À
Marseille, les saisons passées en queue de classement sont longues. Les
journées aussi. Plongée en apnée dans le quotidien du club phocéen.
06:54. Éric Gerets ouvre le portail de la
Commanderie. Il conduit son
élévateur jusqu’au parking des joueurs et dépose la palette de vidéos
empruntées aux archives du club pour comprendre ce qui a bien pu se
passer depuis mai 1993.
06:55. "Un petit coup de main pour décharger, coach?" s’enthousiasme
Lorik Cana, frais, douché, rasé, qui était en train de plier son duvet
après sa nuit passée sur le terrain d’entraînement, à la belle étoile.
07:12. Ronald Zubar, qui passait par là, fait accidentellement tomber la
pile de cassettes de Gerets dans la gaine de l’ascenseur.
08:05. Mathieu Valbuena ouvre la porte de la salle vidéo et salue son
entraîneur qui lui demande s’il n’a pas eu trop d’embouteillages depuis
Cassis. "Je sais pas, je suis passé par la plage en trottinant".
08:15. Un stagiaire entre tête basse dans le bureau de la direction
sportive, pose L'Équipe à l'envers sur un coin de table et s'éclipse
illico. José Anigo pousse un hurlement qui couvre les bruits de
vaisselle cassée après avoir lu en une: "Pourquoi
l’OM n’y arrivera jamais".
08:17. José Anigo rappelle le stagiaire dans son bureau et lui demande
ce qu’il pense de ce milieu offensif letton dont il a reçu une cassette
vidéo la veille et sur la fiche duquel est inscrit "Les capacités
techniques de Jérôme Leroy avec la mentalité d’Éric Di Meco. Ou
l’inverse, peut-être".
08:43. "– Je sais pas toi, Lorik, mais je descendrais bien à la cantine
prendre un petit café.
– Si vous pensez que c’est le rôle d’un capitaine, je veux bien Monsieur
Gerets".
08:43. "– Euh, merci Mathieu. Tu étais allé en prendre pour toi?
– Ben non, coach. J'y suis allé quand vous avez dit que ça vous ferait
plaisir".
09:00. José Anigo enfile son costume de Tinky Winky et va danser devant
la bulle géante dans laquelle il enferme Samir
Nasri entre les matches,
afin de lui éviter de se blesser ou de tomber malade.
09:08. Agitant les bras en décrivant son but contre son camp à Sochaux,
Laurent Bonnart met accidentellement le doigt dans l’œil de Mamadou
Niang, qui passait derrière lui.
10:02. En préparant le plateau petit-déjeuner de son mari, Madame Émon
se demande s’il n’est pas un peu tôt pour monter se faire engueuler et
réfléchit aux stratagèmes auxquels elle pourrait avoir recours pour
tirer enfin son mari du lit aujourd’hui.
10:42. Georges Gacon, dirigeant le décrassage, s'apprête à dire qu'il va
falloir mettre les bouchées doubles. Il se ravise en apercevant
Carrasso, qui a repris dix-huit kilos au cours de sa rééducation.
11:12. Albert Émon, en train de boire son café dans la cuisine de sa
villa à Marignane demande à sa femme: "C'était sympa le dîner avec José
hier, mais tu comprends pourquoi il nous a offert un sabre plutôt que
des fleurs?"
11:30. Début de l’entraînement. Laurent Spinosi déplore que personne
n’ait ramassé les ballons après la séance de la veille. Lorik Cana
s’avance vers les joueurs, menaçant, pour désigner des volontaires. Il
sent qu’on lui tapote l’épaule. Mathieu Valbuena est là qui tire un
filet rempli de ballons et lui dit: "Ben quoi?".
11:34. Albert Émon monte dans sa voiture de fonction. Pendant que le
diesel chauffe, il met l’autoradio sur Nostalgie. C’est un spécial Mike
Brant.
12:05. Pape Diouf entre dans son bureau et comme tous les matins, croise
la femme de ménage : "Non sans craindre de vous disperser dans votre
labeur, mais escomptant vous témoigner ma considération comme à tous
ceux qui oeuvrent pour la bonne marche du club, je vous salue, Madame Rosa".
12:07. À peine sorti du bureau de
Pape Diouf, Mehdi el-Glaoui ôte son
fichu et son tablier, puis glisse les dossiers subtilisés sous la porte
du bureau de Thierry de la Brosse.
12:17. Albert Émon salue un supporter qui attend à l’entrée de la
Commanderie. Ce dernier lui présente la biographie de Pierre Bérégovoy
qu’il lisait et s’enthousiasme: "Quel sens de l’honneur cet homme!"
12:47. Éric Gerets interrompt la séance d’entraînement, et demande à
Taiwo et Niang d’arrêter de s’envoyer Valbuena d’un bout à l’autre du
terrain. "Jouez plutôt avec Fiorèse, si vous y tenez vraiment".
13:05. Bousculé par Jacques Faty qui voulait le prévenir, Gaël Givet
tombe dans la gaine d'ascenseur en cours de réparation.
14h45. Dominique Cuperly observe l'entraînement de l'équipe B, et sous
le coup d'une subite illumination, note dans son carnet: "Tester Oruma
au beach soccer".
15:16. Thierry de la Brosse épluche les dossiers subtilisés par Mehdi
el-Glaoui et pousse un cri de désespoir en s’apercevant que les
documents ne comportent que le solde de tout compte de Salomon Olembé et
les prescriptions de vitamines de Salim Arrache.
16:28. Fabien Barthez, en visite de courtoisie aux côtés de Pape Diouf,
tombe subitement en arrêt.
– "Merde, t'as repris Déhu?
– Ah, ah, quelle confusion cocasse: il s'agit de Zenden de dos.
– Putain, je pensais pas qu’il y avait deux footballeurs aussi lents sur
la planète".
17:11. Pendant le petit match de fin d’entraînement, consigne est donnée
de laisser marquer Djibril Cissé pour le remettre en confiance. Cissé
tire, Mandanda laisse le ballon passer entre ses jambes, mais Zubar, qui
a taclé pour assurer le but, sort malencontreusement le ballon en le
mettant sur le poteau. Cissé fond en larmes.
17:15. Laurent Bonnart arrive devant Mandanda, voit Cissé seul devant le
but vide, tente de lui transmettre le ballon, mais frappe
involontairement de l’extérieur du pied et marque directement. Cissé
s’inflige des scarifications avec ses ongles.
17:21. Albert Émon aperçoit une jolie fleur. Au moment où il s’en
approche, Ronald Zubar arrache la partie de la pelouse où elle se trouve
en exécutant un tacle approximatif.
18:00. Après la douche, Laurent Bonnart, sorti le premier, referme la
porte du vestiaire de l’extérieur et, distrait, rentre chez lui les clés
dans la poche. Les autres joueurs restent coincés à l’intérieur.
18:05. Cédric Carrasso hurle: "On va tous crever de faim ici !" et exige
qu’on tire à la courte paille pour savoir qui sera mangé le premier.
18:10. Après médiation de Lorik Cana, on décide de manger le plus petit
du lot.
18:15. Épuisés d’avoir poursuivi Valbuena à travers tout le vestiaire,
les joueurs changent d’avis et décident de manger le plus gros. Pris de
panique, Cédric Carrasso se précipite sur la porte et la défonce d’un
coup de ventre. Les joueurs ressortent à sa suite et le félicitent pour
son apport à l’équipe.
18:20. Moussilou, Oruma et Fiorèse partent ensemble à l’AG de la section
locale de "Agir contre l’exclusion".
18:30. Gaël Givet et Julien Rodriguez reçoivent un coup de fil de Jérôme
Rothen qui les chambre sur le classement de
l’OM. Dispersion générale
(sauf pour Cana, qui reste faire une série de cinq cents pompes).
19:44. Albert Émon est bloqué dans le tunnel Prado Carénage. Les
indicateurs de trafic indiquent deux heures trente d’embouteillage. Il
les passera derrière une fourgonnette dont les gaz d’échappement ne
cachent pas tout à fait l’autocollant "Etablissements Pierre
Brossolette, pour que vos problèmes deviennent obsolètes".
20:37. Mathieu Valbuena s’arrête à son vidéo
club. L'employé lui fait
confirmer: "The Flash, l’intégrale de Bip bip et le coyote, Sport Billy
vol. 1 et 2. et Forrest Gump. Ce sera tout?"
22:37. Réunion de travail consacrée au mercato hivernal dans le bureau
de Pape Diouf. José Anigo prend la parole:
– "Éric, tu pourrais lui donner une chance à Matt, parce que les clubs
ne se bousculent pas tellement pour l’avoir
– D’après ce que j’ai vu à l’entraînement, si je la lui donne, il va la
rater. Essaye de contacter le merchandising. À défaut de buts, peut-être
qu’avec une bonne formation, il pourrait marquer les numéros sur les
maillots".
23:30. Ne parvenant pas à trouver le sommeil, Albert Émon descend à la
cuisine se faire un potage et s’installe dans son canapé. Il arrive
juste à la fin du monologue lancinant de Patrick Brion qui présente un
cycle Patrick Dewaere dans le "Cinéma de minuit".
00:05. Sur l’oreiller, Madame Arrache demande fermement à son mari:
"Bon, ça a assez duré, j’ai fermé les yeux jusqu’ici parce que je
pensais que tu avais de bonnes raisons mais je n’en peux plus. Je sais
que c’est du flan, ton job de soi-disant footballeur à l’
Olympique de
Marseille. Maintenant, dis-moi. Tu fais quoi en vrai comme travail?"
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